AYITI : MISSION ACCOMPLIE ! PAR MELINDA WILSON

Cette aventure a commencé un 13 octobre et me voici de retour à ma vie et à mon confort après un séjour de 5 semaines sur l’île-à-vache.

Les gens me demandent déjà si je retournerai un jour.
Je dis peut-être, pour le moment.
Je suis heureuse d’y être allée, satisfaite du travail accompli et comblée par l’expérience toute entière. Alors, oui, peut-être, un jour.

Avec l’aide de tous j’ai pu apporter une aide directe et je vous énumère en vrac ce à quoi cet argent a servi :
- Acheter une télé à écran plat, un support mural, un lecteur DVD et des DVD pour l’orphelinat (qui possède un groupe électrogène)
- Acheter 4 matelas de sol pour accueillir les enfants qui regardent les films
- Payer l’essence pour le moteur du bateau de Sœur Flora lors de nombreux déplacements entre l’île-à-vache et Les Cayes pour l’achat et le transport de matériel
- Acheter des semences et des arbres fruitiers (manguiers, avocatiers, citronniers, mandariniers)
- Acheter des outils de jardinage : brouettes, arrosoirs, machettes, râteaux, bottes de caoutchouc, plastique etc
- Faire fabriquer une clôture en feuilles de palmes pour entourer le potager et le protéger des poules errantes
- Faire fabriquer des tuteurs pour les arbres fruitiers
- Faire peindre des pancartes « Pa entre » pour les jardins et d’autres indications pour l’orphelinat
- Acheter du bois, du plastique et des clous pour la fabrication d’une mini serre portative pour le départ de plantules
- Acheter 100 nasses (paniers de pêche) pour distribuer aux pêcheurs de l’Association des pêcheurs de Trou Milieu qui ont tout perdu durant l’ouragan Thomas
- Acheter du matériel pour la fabrication d’une structure de base pour l’établissement d’un poulailler à Trou Milieu
- Verser une aide monétaire, pour dépannage alimentaire, à la famille d’un pêcheur qui avait attrapé le choléra et ne pouvait travailler

À mon départ, le verger était complété, le potager allait bon-train, j’ai même mangé de la laitue. Le Calendula avait 6 po de haut et le reste, les haricots, l’ail, les oignons, les navets, les choux, les melons, les carottes poussaient allègrement.
Le compostage d’algues et de crottin de cheval était amorcé dans un baril et deux bacs avaient été fabriqués pour le compost de déchets végétaux divers.
J’ai dessiné un plan de poulailler qui devrait être fabriqué pour accueillir 24 pondeuses. De l’argent a aussi été prévu pour acheter de la moulée, des mangeoires et des abreuvoirs. Contact a été pris avec un fermier qui a commandé des pondeuses américaines, il semblerait que les races autochtones soient trop faibles en rendement.
Ce qui reste de l’argent amassé sera versé sur le compte de Sœur Flora.
Merci encore car grâce à vous tous c’est : mission accomplie !
Mélinda Wilson

QUELQUES RÉFLEXIONS ÉCRITES DURANT MON SÉJOUR

L’île-à-vache

Sur cette île, on est totalement coupée du monde, pas d’électricité, pas de télé, pas de radio ou presque, pas de journaux, les nouvelles passent par le téléphone « arabe » et si plusieurs possèdent un cellulaire il faut savoir que le réseau ne rentre pas partout et que même à l’orphelinat, où il y a Internet par satellite, il y a des heures et des jours où ça ne fonctionne pas et encore, bien souvent, très lentement.
En tous cas, une chose est certaine, pour vivre une expérience de ce genre il faut être en forme physiquement et surtout être prêt à abdiquer beaucoup de privilèges auxquels nous sommes accoutumés. L’intimité est quasi inexistante.
L’espace privé, une notion inconnue, sauf pour les très riches
Dormir, manger, travailler, se déplacer, tout se fait en groupe ou presque. Il y a des gens tout le temps, partout. Souvent quand on marche on croise des gens qui après vous accompagnent pour un bout de chemin. On arrête pour manger, les enfants nous entourent. Dans la maison où nous habitons, on est quand même bien installés, avec chacun notre chambre, mais il y a un constant va-et-vient, on doit s’occuper de l’électricité (recharger les batteries), aller chercher de l’eau au puits, nettoyer etc…à travers tout cela nos hôtes nous parlent, posent des questions s’assurent que tout va bien, par politesse bien sûr Mais quand on n’y est pas habitué c’est envahissant, on finit par s’y faire. Mon seul moment d’intimité est quand je vais me coucher et que j’écoute ma musique avec mon MP3. Cela couvre les conversations, les coqs et la musique (ils mettent Garou et Céline Dion pour me faire plaisir….sans commentaires !)

Arriver en Haïti c’est comme traverser un miroir, le miroir de notre assurance de nordique bien-pensant et bien nanti, oublier nos notions de confort, d’intimité et de droit.
Ici, il n’y a rien de tout ça, ou si peu.
Tout est à faire, même pas à refaire.
Un pays abandonné ? non, plutôt un pays exploité. La richesse naturelle ce sont les gens. Une ressource renouvelable, soumise, captive, résignée, intarissable et méprisée.
Il faut voir ce pays en ruines, chargé d’immondices.
Tout y est précaire. Les maisons comme le reste : la vie, la santé, le travail.
Ici on traverse le miroir de nos certitudes et de nos illusions.
Retour en arrière, l’histoire se répète à l’infini : colonisation, évangélisation, prise en charge, paternalisme, corruption, ignorance, fouillis, désordre, incurie, abus….ici, l’espoir est difficile, voire impossible.
L’action doit se faire au jour le jour, comme dans un jardin, car qui sait de quoi demain sera fait. Sinon on ne s’en sort pas, mentalement du moins. Tout est trop et il n’y a pas assez. Alors on y va parcelle par parcelle, carreau par carreau, sinon à regarder l’ensemble on se décourage.
Cela fait appel à des ressources intérieures rarement sollicitées dans nos sociétés confortables et demande un effort et un abandon.
On en vient à comprendre le fatalisme des miséreux :
« Bon Dieu bon »
Le fatalisme n’est pas toujours, comme on pourrait le croire, le refus d’agir ou de la paresse. C’est parfois un constat lucide, car ici l’agitation est vaine, une perte d’énergie. On doit conserver ses forces pour cette vie dont les premières victimes sont les enfants : aucun espoir ou si peu, dès la naissance. Juste l’assurance d’une vie misérable et courte. La violence se développe car la tendresse ne se transmet peu ou pas. Trop d’enfants, pas assez de bras. Ils vivent souvent comme des chiens errants. C’est la survie la plus crue.

Ici beaucoup de choses rappellent l’Afrique. Les habitants, pour la plupart, vivent coupés de la grande île et ont conservé des traditions ancestrales. Si on ne savait pas être en Haïti on pourrait se croire sur une côte africaine. Les habitants se sont très peu mélangés et ont gardé les caractéristiques physiques très typiques de leurs ancêtres, les premiers esclaves. Les démarches, les ports de têtes, les traits, les voix et la façon de vivre. Au début c’est surprenant, par exemple, si quelqu’un passe la journée avec vous c’est normal qu’il partage votre repas, mais aussi qu’il dorme sur place, quelque part dans la maison ou à la limite dans le jardin. Les gens ne s’invitent pas entre eux mais se réunissent spontanément chez un ou chez l’autre. Ils boivent ou mangent si on les invite mais sinon ne demandent rien et peuvent passer des heures assis à palabrer doucement. Les bébés s’endorment dans les bras de la personne qui les prend, ils ne sont pas farouches. Et il en a ici des bébés !
Difficile aussi de savoir la limite de la famille, il y a souvent plusieurs femmes, officielles-officieuses, des neveux-nièces ou des oncles-tantes qui se greffent.
Les familles se recomposent au gré des décès, des maladies, des situations financières et des études.

En tous cas j’aurai fait un voyage au bout de mes résistances physiques, morales et psychologiques. Physiquement je me suis quand même adaptée assez rapidement. Psychologiquement j’ai dû m’ajuster à la réalité au jour le jour, les critères ici sont différents, ma grille d’évaluation a dû être modifiée. Ce qui chez-nous serait parfois considéré comme de la négligence fait ici partie des mœurs. Moralement j’ai aussi pu tester mes ressources et mes limites. J’ai pu constater ma capacité à être seule et en même temps jamais seule. J’ai appris à m’isoler dans un environnement parfois envahissant.
Cette expérience aura été demandante mais en même temps gratifiante. Tous ces enfants et ces adultes aussi….cette fraternité spontanée….je ne suis pas assez naïve pour croire que tous ces sentiments furent sans faille ou complètement désintéressés, mais certains moments furent tout de même émouvants et mémorables.
Dans une expérience comme celle-ci on reçoit bien souvent beaucoup plus que l’on donne et c’est ce que je ressens profondément..
Je reviens enrichie et sans frustrations.

US ET COUTUMES

On dit « Bonjour » jusqu’à midi et après on dit « Bonsoir », c’est étrange au début mais on s’y fait. À mon retour si je vous dit « Bonsoir » l’après-midi vous comprendrez pourquoi !

Quand on désire que quelqu’un soit à l’heure à un rendez-vous on lui demande de venir à l’heure américaine, et on se fait répondre : « Plus ou moins 5 minutes ».Ce qui signifie, en fait, plus ou moins 30 minutes dans la plupart des cas. Si on demande l’heure et qu’il est, disons 1h55, on vous répondra qu’il est 1h. En fait il est 1h jusqu’à 2h…on comprend vite que le temps est élastique et les rendez-vous à l’heure pile on oublie ça !

Quand on serre la main, c’est du bout des doigts, pas la main entière.
Les enfants viennent nous embrasser, un baiser sur une joue, les amis aussi.

Il faut un peu de temps pour s’habituer à se laver au petit verre avec un seau d’eau et aux latrines en ciment au fond de la cour. Par contre la nourriture est excellente, même si répétitive, il y a du poisson, de la langouste, du riz et des légumes. Seul le pain est immangeable, un genre de pain hamburger dur comme de la roche.

L’orphelinat

Cela ressemble à prime abord à une cour des miracles, tout est en ciment, les enfants sont pied nus et souvent laissés à eux-mêmes. Quand je pense aux règles de sécurité chez-nous il y a de quoi frémir ici.
Sœur Flora
Une femme surprenante, toute menue, toujours sur une « peanut » allant d’un bord à l’autre, donnant un médicament à l’un, disputant un autre, il faut la voir discuter avec de grands colosses de 2 mètres qui deviennent comme de petits minous avec elle. On la respecte et a elle a de l’autorité. Beaucoup d’humour aussi, il faut l’entendre raconter les nombreuses anecdotes sur sa vie ici, elle y est depuis 30 ans : la fois où elle a accouché la femme de Ti-Marin, dans son bateau, un beau garçon que j’ai rencontré, Fanfan, dont elle devenue la marraine et qui est journaliste aux Cayes. La fois où elle a sauvé un petit garçon naissant déclaré mort en le réanimant avec du jus de citron, la fois où elle a sauvé un coquelet qui ensuite la suivait partout jusqu’à ce qu’elle s’absente quelques jours….et qu’on le mange ! C’est une source intarissable, elle nous fait rire dans cet environnement très dur, où les cris et les pleurs des enfants sont toujours présents en bruits de fond.

Les enfants
Ils sont tous très attachants. Il y n’y a bien sûr pas assez de personnel à l’orphelinat et ceux qui sont là en ont plein les bras juste à servir les repas, changer les couches, les habiller et les laver. Les petits errent toute la journée, parfois des plus grands s’en occupent. Certains vont à l’école le matin ou l’après-midi, on leur met le costume de l’école de Sœur Flora, chemise jaune et jupe brune, ses « petits poussins » comme elle les appelle. Peu de temps ici pour les caresses ou les bisous, quand on arrive, nous les étrangers, les enfants nous reconnaissent et veulent nous prendre la main. Ce simple contact est si précieux pour eux, on voudrait avoir dix mains et dix genoux. Quand je m’assois pour chanter avec eux, j’en ai au moins six autour de moi qui se bousculent à savoir qui sera sous mon bras ou sur mon genou.

Les handicapés
Certains très amoindris, d’autres moins. Certains mentalement d’autres seulement physiquement. J’ai vu des scènes crève-cœur comme ce jeune garçon dans sa chaise roulante qui donnait à manger à son copain en pire état que lui dans une chaise à ses côtés. Comme Rosélie qui se promène toute la journée en disant « Gnan ! Gnan! » qui tape dans ses mains et poursuit les hommes dès qu’elle en voit un, elle doit avoir dans la vingtaine. (Sœur Flora les garde tous, même ceux qui sont devenus adultes, ils n’ont nulle part où aller.) Rosélie est toujours de bonne humeur, je l’ai vue s’asseoir près d’une petite (abimée par la malnutrition et à la tête surdimensionnée) et jouer avec elle pour la faire rire. La solidarité est présente et la tendresse se manifeste là ou on ne l’attendait pas.

ONG
Il y a un tout petit îlot au large de l’île-à-vache, Pierre-le-Nantais, c’est son nom, où 23 cases de paille ont brûlé la semaine dernière. Une centaine de personnes y vivent. Nous sommes allés porter des vivres avec Sœur Flora. Un genre de paradis de carte postale, de loin seulement, car c’est la misère une fois sur place. Nous promettons une voile neuve aux pêcheurs, Sœur Fora trouvera des tentes et de la nourriture, elle connaît des ONG qui peuvent apporter de l’aide elle les contactera. Une semaine plus tard, une organisation américaine débarque avec ses caisses de bouteilles en plastique de boissons bleues, des vivres sèches et des caisses de bibles …rien que des choses de première nécessité ! Je n’ai pas vu de jus de fruits, mais des chaudières de plastique, des bouteilles de plastique que du plastique ! Sœur Flora avait demandé une vingtaine de tentes on n’en apporté que six…J’étais revenue avec deux membres de l’organisation dans la chaloupe de Sœur Flora, après mon magasinage aux Cayes. Pas sympathiques pour deux sous, des jeunes trentenaires, pas engageants ni souriants, ils sont à Léogane depuis 1 an, pas un mot de français, pas un mot de créole….le reste de leur groupe attendait sur le quai du village Madame Bernard, ils devaient être une vingtaine, ils sont allés faire leur show sur « l’îlot brûlé » (Pierre-le-Nantais) avant de rentrer dormir et manger à un hôtel de luxe sur l’île, enfin d’après ce que j’ai su. Si jamais je les recroise, j’aimerais bien leur demander comment ils comptent récupérer tout le plastique qu’ils apportent…. Ici pas de gestion de gestion des déchets, on retrouve du plastique partout, sur les plages, dans la mer, pas de poubelles, pas de site d’enfouissement, pas d’incinérateur, pas de recyclage. Les ONG apportent de l’eau ou des boissons dans des milliers (des millions ?) de bouteilles en plastique. Personne ne semble se préoccuper de ce qu’elles deviennent après. Tout cela fait vivre des multinationales américaines, ces ONG souvent religieuses recueillent des dons à même leur église et ces dons permettent à des employés de bien vivre en Haïti et de faire des dons polluants. Bravo! Ensuite ils peuvent rendre compte à leurs donateurs de leurs bonnes actions avec quelques photos prises montrant des boîtes de secours aux côtés de miséreux. On constate bien ici le commerce qui se fait sur le dos de la misère.
C’est déplorable et scandaleux.

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6 Commentaires

  1. Quel superbe témoignage plein de bon sens et plein d’espoir aussi. que de bonheur et de désillusion dans ces nombreuses paroles.
    merci Mélinda pour ce précieux témoignage.
    A très bientôt en France

  2. LE MAUGUEN Audrey-Marine

    Non mais!!!!
    Il n’y a pas de raison non plus que je n’intervienne pas.
    Bon Mélinda sérieusement ? comment avez vous fait pour supporter mon papa. Ne me répondez pas sur l’adresse indiquée car c’est la sienne. Comme ma grande soeur Nadège on en a assez d’être contactée sur nos adresses personnelles, comme cela papa filtre…. et maman coud, mais comme il coud aussi, on va finir par le lui tordre…. du coup. Bon difficile pour une Québécoise de comprendre c’est de l’humour franco/suisse/breton/scottish…. tout un programme. Pour peu que les Acadiens s’en mêle c’est foutu.
    A propos nous serons 15 à venir à Racine en délégation, prévoyez les cabanes et arrangez vous avec Prestige.20 caisses suffiront largement….. pour le premier soir!!!!
    Audrey-Marine et Jérémie

  3. LE MAUGUEN Nadège

    Chère Mélinda
    Papa m’a beaucoup parlé de vous,vous devez donc être très désagréable comme j’ai pu le constater dans la lecture de votre texte. Comment avez vous fait pour le supporter si longtemps, si vous pouviez me donner la recette. A très bientôt en france on vous attend de pied ferme. Nous aussi on connait la prestige….. pfff non mais.
    Si vous ne connaissez pas la devise des LE MAUGUEN-MAC-NICOLL, je vous la donne : nous ne sommes pas des personnes à dire mais à faire.Donnant donnant!!!
    bisous à vous et meilleurs souvenirs, on vous aime, j’ai mis l’adresse de papa, sinon j’aurai trop d’admirateurs. Nadège, Ludovic et un des chouchous de Dady EWAN qui pense bien à NOAH, rien que des marins dans la famille. Partons la mer est belle…….

  4. j’aurai tendance à dire ma chère Wilson déplorable et scandaleux Dupont Dupont

  5. Merci Mélinda pour ce témoignage émouvant et plein de sensibilité. Les six semaines que vous avez passées sur l’Île à Vache ont été bien remplies avec des joies et des désillusions. Les sourires d’enfants montrent que votre action n’est pas vaine. Souhaitons que cette mission soit prolongée et que d’autres bénévoles contineront ce qui a été commencé.

  6. Merci Mélinda pour ce poignant témoignage, je ne m’attendais pas à mieux de ta part, mais il nous en faut d’autres encore et encore. A quand la chanson de ta famille sur Youtube et sur le site. Je t’embrasse, merci encore pour ta présence.
    A propos, notre prochaine cabane ne sera pas au Canada, mais sur l’ïle à vache
    René