Haïti : Cinq ans pour une goutte d’eau

Haïti : Cinq ans pour une goutte d’eau
Cinq ans pour une goutte d’eau
En 2006, l’Union européenne (UE) a donné son feu vert à un projet d’eau pour Debussy et Turgeau, zones peuplées d’environ 25 000 personnes qui croupissent dans des chaumières, situées pour la plupart sur des pentes dangereuses. Cinq ans plus tard, l’eau ne coule pas encore dans les robinets.

Haïti: Tercy, un universitaire, vit à Cité Georges, un des quartiers misérables et informels de Turgeau. Il partage une petite maison en béton avec sa soeur. Entre autres activités quotidiennes, Tercy (qui ne voulait pas donner son nom de famille) se dit contraint de partir de très tôt à la recherche de l’eau pour la maison, avant de se rendre à la faculté.

« Je suis parti de chez moi à 5 h 45 pour aller chercher ces deux gallons d’eau, maintenant il est quasiment 7 h », poursuit-il, en s’essuyant le front en sueur. C’est seulement après ce long périple qu’il peut prendre un bain et se préparer pour se rendre en salle de classe.

Emmanuel Lima, qui porte un seau rempli d’eau sur la tête, exprime les mêmes difficultés. Faisant allusion au projet de l’eau inachevé, il affirme que « ce serait une bonne opportunité pour le quartier, sauf qu’on a pris trop de retard dans son exécution ».

« Dans ce pays, les [décideurs] sont trop négligents. On ne s’occupe pas de ce qui est important. Tout le monde veut s’enrichir », s’indigne cet homme de 42 ans.

Lima et Tercy font partie des deux tiers de la population de la zone métropolitaine de Port-au-Prince qui sont contraints d’aller chercher de l’eau à l’aide de seaux, selon les chiffres (2002) de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique.

L’Union européenne et le cadeau de l’eau

En 2006, l’Union européenne (UE) a donné son feu vert à un projet d’eau pour Debussy et Turgeau, zones peuplées d’environ 25 000 personnes.

« Un nouveau réservoir sur les hauteurs de Debussy ; un système de connexion entre le réservoir de Debussy et celui de Haut Turgeau ; une pompe pour le réservoir de Haut Turgeau ; 19 kiosques dans différentes zones ; des tuyaux reliant le nouveau réservoir et les kiosques », sont les principaux éléments dudit projet.

« La Centrale autonome métropolitaine d’Eau potable (CAMEP), aujourd’hui appelée Direction nationale de l’eau potable et de l’assainissement (DINEPA); l’Unité technique des Programmes de Réhabilitation (UTPR) de l’UE et l’ONG française, Groupe de Recherche et d’Echanges technologiques (GRET) », sont les trois entités chargées de la supervision des travaux.

D’après Benoist Bazin, chef de la section Infrastructure de l’UE, le coût total du projet s’élève à près de 100 millions de gourdes (2,5 millions $US). Un quart – 25 millions – a été dépensé sur le nouveau réservoir, et 75 millions pour la réhabilitation du réseau par deux firmes privées, et « l’accompagnement social » réalisé par le GRET.

Maxo Saintil, un professeur habitant dans la zone de Haut Turgeau, fait partie des gens qui avaient demandé à l’Etat de construire un système d’eau en vue de soulager la misère de la population, cela fait plus de cinq ans. « La réalisation de ce projet constituerait une victoire pour nous, les initiateurs, et un gain pour la population qui va bénéficier de ce service », a-t-il dit à AKJ.

« Le projet a démarré en janvier 2009 », a souligné Saintil. Et 34 mois plus tard, le projet n’est toujours pas terminé. Les raisons sont nombreuses…

Le problème des études

Au départ, la CAMEP, l’organisme étatique requérant l’appui financier, n’a pas effectué d’étude approfondie ni appropriée.

D’après Robenson Jonas Léger, coordonnateur de l’UTPR de l’UE, le dossier de la CAMEP était « incomplet ».  » Il a fallu commanditer une étude complète du réservoir « , écrivait Léger à AKJ dans un courriel.

La première étude recommandait un réservoir de 1 200 m3. Cette dernière et une étude géotechnique ont coûté 246 093,63 gourdes (6 152,34 $US).

Selon Léger, la CAMEP a validé cette étude, mais au moment de la mise en oeuvre, la supervision a fait valoir certaines préoccupations puisqu’elle n’avait pas prévu la possibilité d’un séisme. Le réservoir proposé devait être élevé au-dessus du sol sur des supports.  Continuer >

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« Nous étions en 2007, et cela a été une bonne anticipation du séisme du 12 janvier 2010 », notait Léger.La deuxième étude a coûté 343 440 gourdes (8 586 $US) et a été finalisée le 19 mars 2008, soit deux années après l’approbation. La deuxième étude préconisait la réduction de la taille du réservoir, de 1 200 m3 à 900 m3, « pour rester dans les limites budgétaires disponibles », selon les propos de Léger. L’étude recommandait un réservoir posé au sol, qui est plus cher.

La firme TECINA a signé le contrat de réalisation et de construction, pour un montant évalué à 24 073 324,22 gourdes (601 833 $US), soit un quart du budget total. Mais le travail ne commence pas immédiatement.

« Les travaux ont démarré un an après la signature des contrats », raconte Jean Ledu Annacacis, un travailleur social dans l’organisation GRET. S’il se souvient bien, en mars 2009.

Six mois plus tard, en décembre 2009, d’après Léger, les travaux ont été presque terminés. Mais, pas encore.

Retards dans le décaissement

Selon tous les acteurs, il y a également eu un retard dans le décaissement des fonds, ce qui a reporté la fin du projet.

L’ingénieur Raphaël Hosty, directeur du bureau de la DINEPA (qui remplace la CAMEP) pour le département de l’Ouest, a confié à AKJ que la durée du projet devait être de 18 mois au total, et que même les deux études requises ne pourraient retarder le projet. Selon Hosty, la TECINA et les autres compagnies ont cessé de travailler en décembre 2009, parce que les paiements n’étaient pas faits.

Chandler Hypolite, un agent de terrain pour le GRET, soutient que les comités de quartier – chargés de la gestion des kiosques – étaient prêts à commencer à la fin du mois de décembre également.

Mais le travail s’arrêta.
« Les compagnies qui travaillent dans le projet ne reçoivent plus d’argent », affirme-t-il. Elles ont refusé de travailler… Le projet s’est arrêté avant le séisme du 12 janvier 2010.

De même pour Annacacis de la GRET.
« Je sais que [les firmes] n’ont pas reçu l’argent pour finaliser leurs travaux », a-t-il souligné.

L’UE admet les retards.

« Il n’y pas eu de problème de financement », a déclaré Léger de l’UTPR. « Il a pu y avoir un retard de paiement… parce qu’entre temps, on a dû changer de système informatique contact, ce qui a retardé le traitement de certains dossiers ».

Et puis – le séisme du 12 janvier 2010. Un autre retard. Non pas en terme de dommages, mais parce que après le désastre, l’UE a eu – légitimement – d’autres priorités pendant plusieurs mois.

En plus des retards dans le décaissement, la douane haïtienne porte une part de responsabilité dans la lenteur du projet d’après plusieurs acteurs, qui ont fait savoir que les matériaux y sont restés bloqués pendant des mois.

Projet presque terminé, mais l’eau ne coule pas encore

Finalement, près de deux ans plus tard, les travaux sont presque terminés, mais avancent à pas de tortue. Les ouvriers ne viennent pas travailler tous les jours et l’achèvement n’a pas eu lieu comme annoncé pour le 31 octobre. (Cependant, il y a des indications qui montrent que l’eau coulera dans les semaines à venir.)

« Pas mal de retards ont été pris dans l’interconnexion du réservoir avec le réseau », admet Bazin de l’UE dans un entretien avec AKJ le 27 septembre 2011. « La situation aujourd’hui, c’est que l’entreprise va installer des vannes à la sortie du réservoir pour nous permettre d’assurer son remplissage et son fonctionnement normal ».

Nadège Thermilus, jeune chômeuse âgée de 22 ans, espère grand. A l’instar de ses amis se tenant à ses côtés, elle va puiser son eau dans un lieu qu’on appelle « sous les mornes », dont la distance peut être évaluée à deux heures aller-retour, selon ses pairs.

Avant de retourner « sous les mornes », elle a lancé : « Je souhaite que l’eau vienne, parce que j’ai vécu trop de misère en allant la chercher ».

Les étudiants du Laboratoire de journalisme de l’Université d’Etat d’Haïti ont collaboré à cette série.Ayiti Kale Je est un partenariat établi entre AlterPresse, la Société pour l’Animation et la Communication sociale (SAKS), le Réseau des Femmes animatrices des radios communautaires haïtiennes (REFRAKA) et les radios communautaires de l’Association des Médias communautaires Haïtiens (AMEKA).

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