Haïti : les paysans face à la crise

Haïti : les paysans face à la crise
Photo : Corentin Fohlen/FedephotoPhoto : Corentin Fohlen/Fedephoto

Victimes du tremblement de terre et de l’exode citadin, les paysans haïtiens font face à une crise sans précédent. Ignorés par le gouvernement mais épaulés par des paysans sans terre brésiliens, certains s’en sortent par des actions solidaires.

C’est un champ verdoyant, près du village de Saint-Marc, au centre d’Haïti. Sous le ciel bleu azur, les bananiers côtoient les papayers, les manguiers, les plants de manioc et les aubergines. Un peu plus loin on aperçoit des rangées de salades, de concombres et de tomates ainsi que des rizières, du cacao et du café.
Une variété de cultures incroyable mais habituelle sur cette île au climat exceptionnel qui a été longtemps baptisée « la perle des Antilles ».
C’était il y a déjà des siècles. Aujourd’hui, malgré le climat idyllique et une production quasi naturelle, la condition de la paysannerie d’Haïti ressemble plus à l’enfer qu’au paradis. Sous le soleil brûlant de Saint-Marc, dans la plaine et sur le flanc des collines, les cent carreaux de terre ( 77 hectares ) de l’exploitation s’étalent à perte de vue. Mais le domaine fait figure de mouchoir de poche quand on sait qu’un millier de paysans y travaillent toute l’année. Pourtant, personne ne se sent à l’étroit.

Occupation

À Haïti, 800 000 petits agriculteurs subsistent avec moins d’un hectare chacun. En revanche, ce qui est exceptionnel à Saint-Marc, c’est que cette terre verdoyante et fertile appartient de fait à ceux qui l’exploitent. Ces cent carreaux et les 300 cayes (1) attenantes ont été arrachés, aux prix d’une lutte acharnée, à un grand propriétaire terrien, un de ces grandons qui possèdent la majorité des terres agricoles du pays.

« Dix d’entre nous sont morts, assassinés le 12 mars 1990 par les sbires d’Olivier Nadal –le grandon–, mais nous nous sommes battus et nous l’avons chassé », raconte ému mais fier un petit paysan. Avant l’occupation de ces terres, le millier d’agriculteurs était des « deux moitiés », autrement dit des « mé­tayers ».
Selon une pratique très courante dans le pays, les Haïtiens dépourvus de terre passent « un contrat d’association » avec le grandon local. Ce dernier loue la terre et la caye aux paysans en échange de la moitié de leur production. Souvent, les « deux moitiés » sont aussi contraints de travailler deux jours par semaine au profit du grandon pour lui louer ses outils. Mais pour les petits paysans de Saint-Marc, tout cela, c’est du passé.

En 1991, Olivier Nadal a arrêté d’envoyer ses sbires pour expulser les sans terre et en 2000, mêlé à un scandale politico-financier, il s’est exilé à Miami. « Avec notre sang et notre sueur, nous avons gagné le droit d’avoir notre terre, tout ce que nous produisons est à nous », résume un paysan, encouragé par ses collègues en remontant le sentier qui mène à « leur » champs.

Pas de chef

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Sur le chemin, des femmes souriantes portent leurs maigres récoltes de bananes sur la tête, des enfants arrachent des morceaux de mangue fraîche à pleines dents, des adolescents déboisent aux alentours à grands coups de machette. Nous finissons par nous installer en cercle à l’ombre d’un arbre. C’est là que les petits paysans ont l’habitude de se réunir : « Ici, il n’y a pas de chef, nous prenons ensemble les décisions qui concernent le champ et nous faisons face ensemble aux difficultés, même si chacun gère sa production et la vente de son côté », explique l’un d’eux.
Et comme en témoignent les restes de feu de camp, cela ne fait pas longtemps que la dernière réunion a eu lieu. « Depuis le séisme, c’est la catastrophe pour tous les agriculteurs du pays, nous nous voyons souvent, pour trouver des solutions ensemble », explique dans un français approximatif celui qui semble être le porte-parole du groupe.

Ruinés

À Saint-Marc, de nombreuses maisons ont été détruites par les secousses et les anciens sans terre ont dû faire face comme les autres à l’arrivée massive des milliers d’Haïtiens fuyant la capitale au lendemain du désastre. Entre 600 000 et un million de personnes auraient quitté les villes ravagées pour rejoindre les campagnes.

Dans certains départements, comme Hinche, la population a augmenté de 45 % et certaines villes, comme Abricot, sont passées de 3000 à 9000 habitants. « Ici, la famille, les amis et beaucoup d’étrangers ont débarqué de partout et nous ont demandé de l’aide, explique un paysan d’une vingtaine d’années. Nous avons nourri et soigné les blessés avec les moyens du bord, nous n’avons laissé personne dans le besoin. Pour les paysans, la solidarité c’est sacré. »

Et le porte-parole d’ajouter : « Mais malheureusement, Haïti est un pays très centralisé, tous les services comme la santé ou les écoles sont concentrés à Port-au-Prince, dans les campagnes nous n’avons pas les moyens d’accueillir cet afflux de gens. Aujourd’hui, nous sommes tous ruinés. » La déclaration déclenche les foudres de l’assemblée : « Les réfugiés ont tout man­gé ! Nous avons dû tuer tous nos animaux pour les nourrir et nous n’avons plus de graisse cochon (2) !, lancent-ils. Ils ont mê­me mangé les récoltes et les semences dans les champs ! », s’énervent-ils enco­re.

Ce dernier phénomène a été observé un peu partout dans le pays, les resca­pés affamés ont creusé dans les champs ou sont entrés dans les entrepôts pour récupérer les graines. « Ils écra­sent les semences, ajoutent de l’eau et font cuire le tout pour se nourrir… C’est très toxique, surtout pour les enfants », nous expliquera plus tard un responsable agricole.

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Louis Vincent, 40 ans, paysan et instituteur au village, était adolescent lors de la première occupation de ce qui deviendra sa terre. « Dans la société haïtienne, même s’ils constituent les deux tiers de la population, les agriculteurs sont méprisés, confie-t-il.Les gouvernants, les étrangers nous voient comme des bêtes de somme sans intérêt. Et pourtant, si vous aviez vu cet élan de solidarité quand tous les réfugiés sont arrivés. »

Louis Vincent, père de trois enfants, a accueilli sept personnes dans sa caye après le séisme. Aujourd’hui, 15 personnes vivent sous son toit. « En Haïti, l’État n’existe pas. Et si vous n’êtes pas dans une zone couverte par les ONG ou si vous êtes considéré comme trop contestataire, comme nous, vous n’avez plus qu’à vous dé­brouiller. »
Devant mon regard inquiet, il sourit : « Ne vous en faites pas, on nous présente toujours comme des miséreux, surtout en ce moment, mais nous avons l’habitude de travailler dur, nous sommes résistants et contrairement à d’autres paysans nous sommes plus forts car nous sommes ensemble. »

Tèt Kole

En outre, les petits paysans de Saint-Marc n’ont jamais été seuls. Avec l’aide de Tèt Kole (solidarité, en créole), l’une des plus importantes organisations paysannes du pays affiliée à Via Campesina ( mouvement international paysan auquel appartient la Confédération paysanne ), les petits paysans se sont appropriés leurs champs il y a 20 ans.
Les occupations de terres sont le mode d’action de prédilection de cette organisation qui compte 70 000 adhérents. Selon Tèt Kole, aujourd’hui, 8 000 hectares de terres appartenant à des grandons seraient squattées par des petits paysans dans le pays. Autre particularité de cette organisation : malgré leur forte légitimité et le nombre d’ONG internationales qui travaillent en Haïti sur la question agricole ( plus que dans tous les autres secteurs), personne ou presque ne veut les aider.

Seul le CCFD finance un de leurs projets et Via Campesina, au travers du MST brésilien (Mouvement des paysans sans terre), leur fournit un appui technique. Et depuis le séisme, le gouvernement d’Hugo Chavez a commencé à travailler avec eux. À la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), sans doute la principale force d’intervention du secteur, on ignore jusqu’à l’existence de cette or­ganisation.

Les moyens de l’organisation sont tellement réduits que le dirigeant de Tèt Kole n’a mê­me pas une voiture pour se déplacer dans les 8 départements où se trouvent les différents groupes. C’est donc à l’arrêt de bus que nous faisons la connaissance de Rosnel Jean-Baptiste. « Nos adhérents payent cinq gourdes (3) par mois, ce n’est pas avec ça qu’on va s’acheter une voiture… », ironise-t-il.

Rosnel parcourt le pays en tap-tap (bus collectifs), en bus, en stop. « Le gouvernement ne nous a jamais consultés sur les réformes agricoles alors que nous sommes l’une des plus grandes organisations na­tionales, commente-t-il. Il préfère travailler avec les ONG internationales. Et ces dernières, dont certaines sont présentes depuis 40 ans en Haïti, font les choses de leur côté sans essayer de travailler avec les organisations haïtiennes, elles ne nous font pas confiance, alors que c’est nous qui connaissons le mieux les petits paysans. »
Au mieux, elles appuient efficacement des projets locaux, au pire elles distribuent de la nourriture importée, « alors que nous avons les moyens de nous nourrir nous-mêmes avec le développement de notre propre agriculture, paysanne et durable ».

Semences périmées

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Selon le porte-parole, « les problèmes de coordination avec les ONG sont tels qu’il arrive que celles-ci distribuent des sacs de riz en plein milieu d’une zone rizicole ». Résultat : « les paysans, ne peuvent plus vendre leur production ou sont obligés de la brader. »

Pire, certaines distribueraient « des semences inadaptées aux sols, périmées ou encore transgéniques et hybrides ». Plusieurs agriculteurs m’avaient déjà parlé de ces « semences poisons ». Étienne Peterschmitt, le coordinateur de l’action d’urgence pour la FAO, n’est pas surpris par les déclarations de Rosnel. « Nous ne distribuons aucune semence transgénique ou hybride, mais nous n’avons pas le contrôle sur ce que font les autres. Il ne faut s’étonner de rien, surtout quand on sait à quel point il nous a été difficile de nous procurer les semences que nous distribuons en ce moment, affirme-t-il. Il y a tellement d’ONG investies dans le secteur agricole à Haïti… »
Il poursuit : « en tout cas, je peux dire qu’on nous a déjà proposé ce type de semences, nous avons refusé, mais d’autres sont moins regardants car c’est gratuit, disponible tout de suite et nous sommes en période de semis donc la demande est pressante. »

Revente

La FAO a dû faire venir ses semences « de Saint-Domingue et du Brésil pour la majorité ». Elle a choisi pour ses distributions « les zones touchées par le séisme ». Pour le porte-parole de Tèt Kole, celle-ci travaille surtout « avec l’État qui organise les distributions de semences en fonction des zones où se trouvent ses amis, les grandons ».
Quoi qu’il en soit, les petits paysans de Saint-Marc, eux, n’ont pas eu droit aux dons de semences. « Nous avons tué des bêtes et nous sommes allés acheter des semences à Saint-Marc, chez l’agronome », explique le porte-parole de l’association. Encore une particularité haïtienne : l’État a le droit de vendre aux agriculteurs des semences reçues sous forme de don.

Interrogé, le directeur général du ministère de l’Agriculture, répond : « nous refusons de placer les paysans dans une situation d’assistanat, c’est pour cela que nous revendons les semen­ces que les ONG nous donnent. » Encore faut-il définir le mot « don »… Interpellés par les accusations lancées par les paysans, Tèt Kole et la délégation du ministère de l’Agriculture du Venezuela qui a donné des semences à Haïti, nous nous som­mes rendus à un entretien entre la délégation du ministère de l’Agriculture du Venezuela et le directeur général du ministère de l’Agriculture haïtien.

Au lendemain du séisme, le gouvernement d’Hugo Chavez avait fait don de 70 tonnes de semences de maïs qui devaient être distribuées aux réseaux des paysans de Tèt Kole et de trois autres organisations nationales paysannes avec l’aide de la brigade du MST. « Pour pouvoir passer la douane, le ministère de l’Agriculture haïtien nous a réclamé 20 tonnes de semences, nous n’avons pas pu refuser », explique Louis-Marie Floréal, un Haïtien membre de la délégation.

Et c’est donc devant nous, en présence de la délégation du ministère de l’Agriculture vénézuélien et du bras droit de l’ambassadeur que le directeur général explique que les 20 tonnes retenues par le gouvernement haïtien « seront revendues aux paysans, pour éviter de les placer dans une situation d’assistanat ».

Respect

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Loin, très loin, des considérations de la capitale… retournons dans la maison de la brigade Dessalines, la délégation de paysans sans terre brésiliens envoyée par le MST pour « renforcer le mouvement agricole à travers les organisations paysannes haïtiennes ». Carlos et Sidé, deux paysans brésiliens, arrivés il y a un an et demi à Haïti, préparent l’arrivée des semences vénézuéliennes.

Mais pas seulement : au lendemain du séisme, les paysans sans terre brésiliens ont organisé une collecte de semences naturelles pour aider les paysans haïtiens. Trente ingénieurs agro­nomes du MST sont également arrivés sur place pour porter secours aux agriculteurs. « Pendant cinq semaines, ils vont apprendre le créole, étudier les spécificités de l’agriculture locale, la culture et l’histoire d’Haïti, ensuite seulement ils partiront sur le terrain, explique Carlos. Car notre stratégie est basée sur l’écoute des besoins des paysans, le respect de leur travail et de leur culture. »

Il ajoute : « Nous som­mes des paysans sans terre, nous savons ce que ça fait de voir des étrangers qui ne connaissent rien débarquer comme des conquistadores pour nous expliquer la vie. » « Cela ne veut pas dire que nous ne faisons rien, poursuit Sidé. Il faudrait être stupide pour ne pas se rendre compte de l’urgence pour les paysans haïtiens, c’est pour cela que nous avons organisé la collecte de semences et les petits paysans brésiliens se sont saignés pour en réunir 60 tonnes. »
Et Carlos de préciser : « mais pour les distributions, nous passerons seulement par les organisations haïtiennes, comme Tèt Kole ». Avant de s’expliquer : « Le monde entier semble vouloir réécrire un conte de fées haïtien à la place des Haïtiens. Les héros deviendraient ainsi les Occidentaux venus leur porter secours. Pour nous, les vrais héros sont ceux qui travaillent dans les champs depuis des siècles, ce sont ceux qui se battent contre les grandons pour leurs terres. Eux seuls pourront vraiment relever leur pays. »

1. Maisons, en Créole.
2. Animal que les paysans se réservent pour les périodes difficiles.
3. Monnaie haïtienne : 1 gourde = 0,02 euro.

http://youpress.fr/2010/05/haiti-les-paysans-face-a-la-crise/

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